Eté 2003 juste avant la canicule.
Je suis interne dans un SAU (Service d’Accueil des Urgences) d’un hôpital de périphérie.

Le genre de SAU où l’on reçoit tout le monde, même les enfants, alors qu’il n’y a pas de pédiatrie ni de pédiatre sur place.

Elle est accompagnée de sa mère.

Elle est toute timide, elle ne parle presque pas.

Elle a 12 ans à tout casser.

Mais elle a un gros ventre.
Le genre de gros ventre qu’ont les femmes enceintes.

Quand elle entre dans le service des urgences, tout le monde pense la même chose et personne ne dit rien.

L’infirmière l’installe dans un box d’examen.

C’est à moi de m’en occuper, je viens de renvoyer à la maison ma 6eme entorse de cheville de la journée. (Une spécialité locale)

Je discute avec elle en présence de sa mère.

-Bonjour, qu’est ce qui vous amène ?
-Je vous amène ma fille qui a mal au ventre depuis trois jours.
-Hmm …Depuis quand votre fille a un gros ventre comme ça ? »
-Oh ça fait bien plusieurs mois !!!
-…
-…
-Comment tu t’appelles ?
-Julie
-Et tu as mal où dis-moi ?
-J’ai mal là [grands gestes qui incluent l’ensemble de l’abdomen … c’est un classique, mais ça n’avance pas à grand chose]

Je l’examine, elle a en effet un gros ventre typique de femme enceinte, souple, non douloureux.

Je sens le vent du drame familial se lever tout doucement ….

Je pense très fort à une histoire d’abus sexuel sur mineur, mais je ne dis rien.

Je préfère avoir confirmation avant.

-Tu ne peux pas être enceinte, Julie ?
-[Regard interrogatif de Julie, du genre « mais de quoi il parle le monsieur ? »]
-Julie, as-tu déjà eu tes règles ?
-MES QUOI ?
-…

Je demande une prise de sang avec des BHCG (test de grossesse)
Et une échographie abdominale.

——

Le résultat de la prise de sang tombe, je suis quasi certains de mon coup.
Et bien NON, elle n’est pas enceinte.

Je suis à la fois rassuré et inquiet.

L’échographie montre ce qui semble être un énorme kyste ovarien qu’il va falloir faire enlever, mais pas dans cet hôpital (pas de pédiatrie ici, et encore moins de chirurgie pédiatrique)
Je téléphone dans le service de pédiatrie le plus proche pour la transférer et la soigner rapidement.

Je suis content, car c’est un cas qui semblait délicat et compliqué, et qui se révèle, au final, plutôt facile à gérer.

——

Je retourne voir Julie et sa maman pour leur annoncer la suite des événements. Le transfert en pédiatrie, la possible intervention chirurgicale etc…

-Mais j’ai une question à vous poser à vous et à Julie …
-Oui ?
-Pourquoi ça ne vous a pas inquiété plus tôt son ventre qui a grossi comme ça ?
-Oh bah moi je pensais que vu qu’elle n’avait pas encore ses règles et bien c’était le sang qui s’accumulait dans son ventre. C’est pour ça, je pensais que c’était normal !

Hmm … pas aussi facile que prévu ce cas …

J’ai donc pris quelques minutes pour expliquer la physiologie féminine à Julie et à sa maman.
On ne sait jamais, si son ventre venait à gonfler de nouveau … dans quelques années.

——

Le kyste ovarien de Julie était un kyste ovarien bénin, mais de taille exceptionnelle.
Tout est bien qui fini bien … et vraiment content de m’être trompé sur ce coup là.

Publié dans Médecine, Mes petites histoires.

7 Commentaires

  1. docteurmathieu dit :

    Il faut effectivement agir avec extrême circonspection et considérer l’innocence « jusqu’à preuve du contraire ». La même chose pour les cas de suspicion de maltraitance, la plupart du temps l’enfant s’est réellement cogné… Risque de « faux positif » avec dégât collatéral à savoir la dignité des parents (dans le pire des cas : affaire d’Outreau).

  2. On se demande vraiment si certaines personnes sont entré dans une école un jour…

  3. j’ai vraiment cru à la grossesse également…

  4. « je pensais que (…) c’était le sang qui s’accumulait dans son ventre. C’est pour ça, je pensais que c’était normal ! »

    Hm hm.
    Du sang qui s’accumule dans l’abdomen, c’est normal.

    Entre les parents qui courent aux urgences quand le gamin a 37,3° et ceux qui ne trouvent rien d’anormal à des problèmes médicaux flagrants, bonjour l’ambiance.
    o_O

    (le pire finalement, comme disait Desproges, c’est que « ces gens-là votent ». http://www.youtube.com/watch?v=QKaVNDXEwbg&list=PLC503FF2A61B56BB9 )

  5. Je ne pense pas que cette mère pensait ce qu’elle disait en avançant la théorie « du sang qui s’accumulait dans son ventre », c’était juste pour dire quelque chose et justifier son retard pour consulter et surtout sa culpabilité. Un gros ventre comme celui là ! l’absence de réaction probable à la question posée : tu ne peux pas être enceinte julie ? cette mère appréhendais quelque chose. Il faut essayer de comprendre une mère, ce n’est pas de la bétise ni de l’ignorance à mon avis !

  6. Je suis légèrement atterrée. J’ai du mal à imaginer, en 2012, qu’une mère puisse passer à côté de ça. Elle a pourtant été enceinte elle aussi. Vraiment, ça me met mal à l’aise ce genre de situation. Finalement, heureusement que ça n’était pas ce que tu croyais… mais quand même, si ç’avait été plus grave, qui aurait pu aider cette jeune fille? (école, amis, médecin traitant…)

  7. bidouille dit :

    J’ai aussi un gros ventre type femme enceinte, qui est juste du au fait que je mange trop de cochonneries, c’est pratique, des personnes me cèdent la place dans les transports…
    Sinon , j’ai mon deuxième 18 mois a l’époque, qui un jour a fait un malaise dans un truc pour enfant, il pleurait et pouf il est tombé dans les pommes. Nous sommes donc parti aux urgences. J’ai eu le malheur de dire qu’une fois qu’il était tombé dans les pommes je l’avait secoué. Ça a été compris comme le secouement du type bébé secoué, ce qui n’était pas du tout le cas, en réalité j’avait mis a main sur son épaule et secoué ma main tel qu’on m’a appris lors de ma formation SST en appelant mon fils. J’ai tout de suite senti la changement d’attitude vis a vis de moi, et les suspicions de maltraitance, ils m’ont mis dans un coin et je ne pouvais plus approcher de mon fils… Je n’ai pu revoir mon petit garçon qu’une fois qu’ils ont fait un scanner ou un IRM je ne sais pas et qu’ils aient constaté que non il n’avait pas hémorragie dans le cerveau. Finalement c’était un malaise vagal.

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