Robert est un nouveau patient.

Il a 79 ans et une liste très très longue de maladies.
Et quand je dis une liste, je parle d’une vraie liste en papier avec des trucs écris au stylo dessus, que Robert transporte partout.

C’est d’ailleurs le principal sujet de notre première rencontre : recopier la liste de Robert dans son dossier, sur mon ordinateur

Robert, c’est le genre à faire des maladies et des complications.

Mais pas qu’un peu.

Quand il a toussé pendant deux jours avec un petit 38°, ça a fini en pneumonie.
Quand il a eu un peu mal à la vésicule, il a fini aux urgences avec un calcul coincé dans ses voies biliaires
Quand il a eu un peu mal aux côtes, là, ça  a fini dans un service de chirurgie cardiaque pour un quadruple pontage.
Quand il a eu un peu mal au dos, ça a fini en sciatique hyperalgique.
Quand on l’a opéré de son dos, il a fini avec des séquelles fonctionnelles motrices.
Quand on lui a pris la tension un jour, on lui a trouvé 21/12.

Il ne fait jamais rien à moitié Robert. C’est écrit sur sa liste.

La deuxième fois que je vois Robert, nous sommes au mois de décembre, en pleine épidémie de gastro-entérite. Il vient me voir car il a un peu mal au ventre, des nausées et des selles liquides depuis deux jours.

Je l’examine, son ventre est souple, non douloureux. Il n’a aucun signe inquiétant. Pas de sang dans les selles, pas de grosse fièvre.

Rien, vraiment rien, qui puisse m’alarmer.

Je lui prescris donc quelques traitements symptomatiques, et le rassure quant à la bénignité de sa maladie.

Robert est très content, moi aussi.
Il rentre chez lui tranquillement

Je n’entends parler de Robert que trois semaines plus tard, quand je reçois un compte rendu d’hospitalisation en chirurgie.

Robert n’avait pas une gastro-entérite. Robert a fait une occlusion intestinale (pour les médecins : sur bride de sa cholécystectomie)

Robert est encore passé très près de la mort.

Robert est revenu me voir ensuite comme si de rien n’était, comme si c’était normal que je sois passé à côté de son occlusion intestinale.
Comme si en lisant sa liste, il était normal de ne pas se méfier, de ne pas réfléchir à deux fois.
Comme si je n’avais pas été un peu léger dans ma prise en charge.
Comme si je n’étais pas lamentablement passé à côté d’une urgence vitale.

Il m’a même sorti un « Je n’ai confiance qu’en vous docteur »
Les gens sont surprenants parfois.

Alors voilà, comme je ne peux pas te le dire en face, je te le dis ici :
Pardon Robert, vraiment. J’aurai dû savoir que tu ne fais jamais rien à moitié. C’est écrit pourtant sur ta liste.

Publié dans Médecine, Mes petites histoires.

11 Commentaires

  1. Il a l’air sympathique Robert. TF1 dirait que c’est « un miraculé » (mais bon, j’aime pas TF1 alors…) Il a une chambre réservée à l’année à l’hôpital? En tout cas, un billet optimiste de bon matin, ça fait du bien, merci!

  2. Il est touchant ce billet…on l’aime déjà ce Robert!

  3. Merci pour Robert, je suis sûre qu’il serait content de savoir qu’il vous a « appris » quelque chose. Longue vie à lui.

  4. Mareties dit :

    Sacré Robert, il a eu le pardon de son médecin, c’est quand même pas mal ça.
    Attention tout de même, ne pas l’amputer suite à un ongle incarné « juste au cas où ».

  5. Il est gentil Robert mais surtout, heureusement qu’il a un Dr Stéphane qui sait reconnaitre ces erreurs. Ce Dr Stéphane, qui, la prochaine fois, ne fera plus cette erreur lorsqu’un autre, ou ce Robert, viendra le consulter…

    Merci encore pour cet article très plaisant à lire.

  6. en vous lisant je repense aux quelques Robert dont je me souviens …froid dans le dos . mais ces erreurs quand nous en avons conscience et qq soit leur degré de gravité nous marquent à jamais et nous évitent de recommencer
    c’est vrai qu’il est sympa ce Robert …

  7. Je pense que si Robert revient c’est parce qu’il a bien compris le pardon même s’il n’était pas exprimé franchement 😉

  8. je ne connais pas ce patient mais sans doute garde t il confiance, parce qu’il a besoin de « faire confiance ».
    Il ne cherche pas de responsable à cette complication. A son âge il relativise, il fait partie d’une génération qui a connu des horreurs, pour qui la maladie est sournoise et contre laquelle même les médecins ne sont pas bien armés.
    Mais c’est vrai que ça surprend toujours.

  9. Kalindéa dit :

    J’ai beaucoup de mal à gérer cette confiance que nous accordent les patients, alors même qu’on sait, nous, qu’on a merdé (un peu, beaucoup, ou énormément, selon le cas…)Alors oui, ils sont gentils… Mais parfois moi je préfèrerais qu’ils m’en veuillent un petit peu quand même, qu’ils n’aient pas en moi une confiance trop aveugle… parce que ça pousse aussi à se remettre en question et à rester vigilant.

  10. Dr Stéphane dit :

    @Kalindea

    Oui je pense que je préfère aussi les patients qui savent me dire quand je me suis planté ou quand ça ne va pas.
    C’est mieux pour tout le monde

  11. Choisir un médecin , c’est partager un peu beaucoup de soi , on ne va pas voir que le technicien mais aussi l’homme ou la femme , sa manière d’aborder , de cerner ,de rassurer .
    On tisse un lien , oui on peut avoir de l’empathie pour son médecin , ne pas avoir envie qu’il s’en veuille , parce-que l’erreur est humaine et que le médecin est humain .

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