Jacqueline est une petite dame blonde d’une cinquantaine d’années que je rencontre pendant les premières semaines de mon internat.

C’est l’une de mes toutes premières patientes dont j’ai la responsabilité pendant mon stage en Pneumologie. En fait, l’une des toutes premières patientes que je gère seul, avec les conseils avisés de mes chefs, mais seul.

Jacqueline n’est pas dans ce service pour rien.

Elle a un cancer du poumon. Le genre de cancer qu’elle a attrapé en fumant ses deux paquets de clopes par jour depuis ses 14 ans.

Elle vient régulièrement dans le service, pour ses séances de chimiothérapie et pour des bilans intermédiaires pour faire le point sur l’évolution de sa maladie.
Je l’aime bien Jacqueline. Elle m’est sympathique. On se voit tous les matins pendant son hospitalisation, pendant la « visite », on discute beaucoup, elle en a besoin.

Médicalement parlant, elle m’a tout fait Jacqueline.
La crise de panique dans le scanner.
L’aplasie fébrile post chimiothérapie.
La transfusion de plaquettes en urgences à 1h30 du matin (alors que j’étais de garde), avec son corollaire, le coup de téléphone à l’ophtalmo au milieu de la nuit pour vérifier que, oui oui oui elle saigne bien dans son oeil à cause de son manque de plaquette (Pardon gentil ophtalmo de t’avoir réveillé)
Le dossier d’assurance de dix pages détaillées à remplir en me demandant de pas trop insister sur son cancer. (Elle est gentille Jacqueline.)
La présentation de son dossier au staff devant un très grand professeur pour essayer de tenter un début de changement dans sa prise en charge.

Bref, je m’investis beaucoup dans la santé de Jacqueline.

Mais Jacqueline ne se rend pas bien compte qu’elle va bientôt mourir

Et moi je le sais, mais je ne veux pas y penser.

Un jour, je suis appelé au chevet de Jacqueline. Elle n’a pas fait de chimiothérapie récemment mais elle a de la fièvre et de forts maux de tête.
Elle a beaucoup maigri.

Il est 21h00 et je dois rentrer chez moi. Mais je n’ai pas envie de laisser le problème au médecin de garde.

J’essaie de faire au mieux. Je panique un peu, je n’ai pas envie de la laisser tomber.
Je lui prescris un peu plus de morphine pour la soulager et je lui demande un scanner cérébral en urgence, pour essayer de comprendre ce qui se passe. La négociation avec le radiologue de garde est difficile, mais j’arrive finalement à le convaincre.

Au moment où je dis aux infirmières que je descends Jacqueline dans le service de radiologie (oui à 21h00 dans un service, pour transporter une patiente au scanner, on a plus vite fait de le faire soi-même que d’appeler un brancardier déjà débordé par le service des urgences) que je remarque les sourires sur les visages des membres de l’équipe soignante.

Peu importe. Je descends Jacqueline au scanner. Accompagné d’une infirmière qui me dit « Tu es adorable, je te laisse faire ».

Jacqueline est morte paisiblement cinq jours plus tard.

J’ai réalisé, bien après, que ce scanner était totalement inutile … et que toute l’équipe le savait.
Ils savaient que Jacqueline allait mourir bientôt ; ils ont vu ça si souvent.
Mais pour moi, c’était la première fois.
Ils n’ont pas osé me contredire.
Ils ont préféré me laisser réaliser par moi-même l’absurdité de ma démarche.
Mon dévouement les a peut-être touché aussi.

Je les remercie de m’avoir laissé faire. Je devais en avoir besoin.

C’est comme cela qu’on apprend, parait-il.

Quand j’étais simple externe, j’ai vu des patients mourir, mais je ne faisais que les suivre de loin. Je n’en avais pas la responsabilité.

Ce n’est pas facile de laisser partir une de ses premières patientes rien qu’à soi, sans rien faire. Et pourtant, parfois c’est ce que l’on doit faire.
Quand il n’y a plus rien à faire, à part soulager.

Une de mes toutes premières vraies patientes à moi, rien qu’à moi, s’appelait Jacqueline.

Publié dans Médecine, Mes petites histoires.

13 Commentaires

  1. Elle a eu de la chance, Jacqueline, de te croiser sur sa route. Cela aura peut-être rendu la fin de sa vie plus douce.

  2. Comme j’aurais aimé que ma mère ait un jeune interne débutant à ses côtés! Jacqueline a eu bien de la chance dans son malheur. Merci pour ce beau billet.

  3. Moi aussi j’aurais bien aimé que ma grand-mère rencontre un jeune médecin comme toi avec un grand coeur !!! si tous les praticiens étaient comme toi….
    Merci pour cette belle aventure, triste certes par sa fin, mais belle !!!!

    J’aime beaucoup ta façon d’écrire !!! continue, je viens régulièrement pour voir si tu postes !!!!

  4. Très beau texte, très sincère… En tout cas, ça m’a beaucoup touché de le lire. J’aime beaucoup votre manière d’écrire, de tourner les phrases, la mise en situation de chaque instant, les pauses, les reprises… Bref, c’est très sympathique à lire et j’espère que ça continuera et surtout que vous continuerez d’être autant attentionné à vos patients. Ce genre de comportement manque désormais… Jacqueline a eu de la chance et je pense qu’au fond d’elle, elle s’en est bien rendu compte.

  5. Quand je le rejoindrai, j’irai demander à mon grand-père s’il a eu un Dr Stéphane…

  6. Dr Stéphane dit :

    Trop merci à tous pour vos trop gentils commentaires.

  7. Intéressant, vraiment .. Je découvre ce site/blog à l’instant grâce à M. Gouesse (https://gouessej.wordpress.com/), et je suis intrigué.
    L’écriture est propre, les tournures agréables, l’écriture réfléchie. Quant au(x) sujet(s).. Riche d’enseignement à chaque article.
    Je m’appelle Jerohm, je rentrerai en deuxième année l’année prochaine, et je me dis que moi aussi, je serai un Docteur Stéphane un jour ..

  8. bien écrit et touchant
    j’ai eu une ou deux jacqueline pour qui je n’ai pas voulu croire à la fin si proche.
    concernant l’ophtalmo : une hémorragie sous conjonctivale aussi impressionnante soit elle(mm avec chémosis) n’est « jamais » grave pour l’oeil (mme mécanisme qu’un hématome); à ce sujet ne jamais trop écouter l’oph : à mes débuts j’ai vu une dame avec une hémorragie maculaire, donc j’ai appelé le MG pour lui dire que pt être les anticoagulants étaient trop forts, il a arrêté les anticoagulants et la dame a fait une hémiplégie …

  9. Wow … j’ai encore des frissons en lisant ce que tu écris. Sans doute parce-que ça m’a rappelé d’énormes souvenirs lorsque j’avais mon père au bâtiment H à l’hôpital Édouard Herriot. Je me rappelle très bien de l’interne qui le suivait, le Dr W*****. Mon père a eu son docteur Stéphane également.
    Je reviendrais te lire … a bientôt !!

  10. J’aime beaucoup ta façon d’écrire ! Très touchant comme texte.

  11. LaurenceB dit :

    Comprendre… ça me rassure de voir qu’il n’y a pas que moi que ça obsède.

  12. C’est triste et beau, touchant. Ca me parle…
    Un de mes premiers patients en tant que pas externe, c’était avant de devenir interne, j’était FFI pendant les vacances… Je suivais ce monsieur avec le Dr T, et j’avais été externe en soins palliatifs, j’avais ce projet de devenir spécialiste en soins palliatifs, j’avais un bon rapport avec la mort. Mais ce monsieur était mourant, vraiment, et dans un service de médecine, pas de soins palliatifs. Et le Dr T, lui, n’avait pas un bon rapport avec la mort, en fait il avait une sorte de déni de l’état de ce monsieur. Il lui prescrivait de la chimio, il avait une NFS tous les jours, beaucoup trop médicalisé pour son état.
    Les infirmières l’ont su, le matin où il allait mourir. Moi je savais pas, je ne sais pas encore voir la mort arriver comme ça, mais elles avaient l’habitude, l’habitude que Dr T nie la mort, aussi…
    C’est moi qui ai fait la déclaration de décès, moi qui ai annoncé le décès à sa femme (bien préparée par les infirmières, déjà), à moi qu’elle a dit merci…
    C’est bizarre, la mort, et c’est précieux, les infirmières…

  13. Linoa dit :

    Oh…. Comme je comprend celà! Merci d’avoir écrit cet article je me sens moins seule avec mon affolement et mes mesures d’urgence au moment du décès de « mon » premier patient

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